épisode précédent (Partie 7)
Jules
a donc quitté l'école, et a ensuite connu la chance d'être embauché par une
usine du village. Il est devenu tourneur, avec un salaire récompensant
honnêtement son travail. Un salaire qui lui permit de faire vivre sa mère et
lui, et qui le fait vivre encore. Son oncle fut très mécontent du choix du garçon.
Il est très courageux et connaissait bien le
métier, peut-être même mieux que lui.
Pendant un temps, il réussit à embaucher Jules, les soirs après l'usine, sans le payer, naturellement, au chantage
affectif, soutenant que la ferme lui appartenait et que sans aide de la
part du garçon, il pourrait bien décider de la vendre.
Puis,
un jour, la prévision de Rosette se réalisa. L'oncle pris le même chemin que
son frère. Lui aussi monta au grenier. Mais il ne voulait pas se pendre, lui.
Il était monté dans son grenier recherchant
certainement quelque chose, on n'a jamais su... Sa femme la retrouvé allongé sur le sol. Le docteur a dit que c'était
une crise cardiaque. La Marie en a traduit que son mari avait trop donné
de son cœur et qu'il ne lui en restait plus assez pour lui. En d'autre terme, comme elle l'avait toujours dit, s'il
n'avait pas aidé cette Rosette et son fils, il serait encore de ce
monde. Jules trouva que sa tante exagérait et qu'il n'existait pas de lien,
mais le village préfère écouter les rumeurs fantaisistes que l'exactitude
scientifique.
La ferme, même mal entretenue, a
encore un sacré cachet. Elle comporte de très belle pierre. Sa cour a un joli puits sur sa droite, et sur le gauche, accoudé
au mur de la cuisine, un lavoir trône.
Sa mère y a vécu encore quelques années, jusqu'à ce
que cette foutue maladie l'abatte,
comme une bête. Saleté de cancer. Un mois entre le début de la maladie et l'enterrement.
Un mois. Pas assez de temps pour faire ses bagages correctement. Les docteurs
lui avaient bien dit qu'elle avait eu de la chance finalement, Rosette, qu'elle
aurait pu souffrir bien plus et plus longtemps,
et que c'était pas si mal après tout qu'elle parte avant de trop souffrir. Mais
Jules n'était pas d'accord. Il aurait bien aimé qu'elle reste encore un peu de temps,
qu'il puisse trouver les mots pour lui dire adieu...
A la mort de sa mère, Jules avait
pensé reprendre la ferme familiale, la retaper, lui redonner vie. Deux cents ans qu'elle était dans la famille. Elle était la
famille. Mais il est marié. Sa femme
s'y opposa farouchement. Elle ne voulait pas vivre dans une maison où quelqu'un était "monté au grenier". Elle
avait sans doute raison. Peut-être que ce n'était pas bien pour des enfants, une maison avec un pendu au
dernier étage. Elle le disait que le mauvais œil était sur la maison, et
peut-être bien sur la famille même.
Jules
rentre sa tête et referme la fenêtre. La voiture repart, fait demi-tour et
reprend la direction du cœur du village. Il continue son petit pèlerinage au
coeur de sa vie. La voiture repasse sur l'intersection et passe sans réflexion.
Elle s'immobilise une nouvelle fois devant le parvis de l'église.
Jules stoppe le moteur, éteint les feux et observe
le bâtiment. Cette bonne vieille
église, qui avait vu au XIIe siècle des paysans fous de religion et de
passion s'y affairaient et la construire pierre par pierre.
C'est
ici qu'il a fait toutes ses communions. C'était des moments magiques. Non pas
qu'il soit un fiévreux chrétien. Ça non ! C'était juste dans la bonne marche
des choses. Il fallait bien le faire, tout le monde l'a fait. Et puis, c'était
de bonnes raisons pour réunir toute sa petite
famille, et cela en son nom, autour de lui. Cela le mettait sur un pied
d'estale, lui le roi de la fête, roi d'un jour. Et même après le départ
de son père pour le grenier, il existait une vraie excitation pour ses
rendez-vous familiaux. Les seules fois où il se vit heureux, où il se souvenait sourire, au sein de sa famille. Son
oncle était alors jovial, et sa tante laissait faire, tout en jurant
bien des choses dans son chemisier. Il retrouvait ses cousins, pour jouer et
non pour travailler comme à l'accoutumé. Les parents discutaient autour du
banquet dressé dans la cour de la ferme, et
les jeunes couraient entre eux, inventant des jeux à la pelle. Et puis, sa mère
était si fière de lui...
C'est
ici, aussi, où il s'est marié, et où il avait baptisé ses enfants. Ah ! Le
mariage. Sa mère était tellement heureuse de
« caser » son petit. Lui dans son superbe complet gris. Il n'avait
jamais été aussi bien habillé. L'enfant de la campagne était habillé comme un
jeune de la ville, un rupin. Et sa future femme était si belle, si distinguée
dans sa robe de dentelles, remplissant son décolleté flamboyant, tuant de
jalousie tous les hommes de la commune.
Il l'avait rencontré lors d'un
bal du 14 juillet. C'était la fille d'un boulanger vivant à la ville voisine. Mais, sa famille avait, autrefois,
habité le village et elle aimait revenir ici pour les vacances d'été et pour les fêtes. Elle était
resplendissante. Autour d'elle tournaient les garçons jeunes et moins
jeunes du village, tel des abeilles autour de la ruche. Jules, lui, la regardait, la désirait de loin. Il n'osait pas
l'aborder. Non pas qu'il fut moche. Non, il était même plutôt bien fait, avec de larges épaules de
travailleur, et un visage carré mais tendre. Non, il était timide, c'est
tout. Une vraie maladie. Peut-être déjà un peu lâche, mais ça elle ne l'avait
pas vu.
Alors que tous les garçons essuyaient de nombreux
refus de sa part, Simone vit ce jeune
homme qui, gêné, n'osait venir lui parler. Cela l'amusait, elle, la fille de la
ville à qui rien n'effraie dans cette campagne qu'elle juge somme toute
assez primaire et facile à vivre, à dompter.
Jules
vit s'approcher cette superbe jeune femme, peut-être encore un peu fille, mais
avec une mâture assurance. Et plus elle s'approchait avec son sourire éclatant
aux lèvres et plus lui sentait ses jambes capables de lâcher, son coeur
s'emballer, son esprit s'évader et ses bras se crisper. Il voyait ces longues
jambes faire danser une douce robe d'été, cette poitrine gonflée et généreuse,
ces mains douces et ce visage fin, et surtout, surtout, ces yeux verts qui
l'irradiaient, l'immobilisaient, le tétanisaient.
(à suivre...)
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